Expression du jour : Être en contrôle

Nancy Therrien Le kamasutra des mots 4 Commentaires

Avez-vous le sentiment d’être en contrôle ?


Les plus puristes de la langue s’opposeront à l’expression, laquelle est empruntée de l’anglais. Mais là n’est pas l’idée de ce billet. On entend souvent l’expression être en contrôle et le monde ne s’en porte pas plus mal. D’ailleurs, quand on est en contrôle, cela implique normalement que l’on se porte bien. Ça roule, on encaisse, on gère, on a la situation bien en main. Vraiment ?

Qu’est-ce qui vous démange ?


Si on doit être en contrôle, c'est qu'il a quelque chose à contrôler. Et, cette chose, dans la plupart des cas, est une situation inhabituelle, voire incommodante. Du genre, ça me démange, mais j'arrive à contrôler mon envie de me gratter. Qu'est-ce qui vous démange, vous ? Moi, c'est la perte de mon amoureux. En fait, inutile de vous dire que c'est plus que de la démangeaison. Mais, je suis en contrôle, poursuivant ma petite routine habituelle dans l'optique de gagner ma vie, mais surtout dans celle de préserver mes enfants. Parce ce qu'au-delà de la mort, la vie continue…Chaque fois qu'il m'est donné d'avoir du temps à consacrer à mon blogue, les sujets qui s'imposent gravitent autour de ce cauchemar qui a commencé il y a un an déjà : le cancer. Lorsque ce salaud s'invite dans votre vie, soit il est de passage, soit il scotche. Dans les deux cas, il laisse une marque indélébile. En d'autres termes, soit on en meurt, soit on y survit, mais dans tous les cas, on ne l'oublie jamais. Au moindre symptôme, on pense à lui. Même après des années de guérison. Au moindre jour d'ennui, on pense à lui. Même après des années de deuil. Je n'en suis qu'à ma première année, mais je sais que je n'oublierai jamais tout ce que le cancer m'a fait vivre au cours des derniers mois. Mais, je suis en contrôle. Voilà la bonne nouvelle. Vraiment ?

Craignez-vous par fois de frapper un mur ?


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Moi, non. Oui. Enfin, je ne crois pas que cela m’arrivera. En fait, c’est souvent quand on se croit en contrôle qu’on le perd. J’ignore par quelle vague je suis portée depuis près d’un an, mais je suis restée droite comme un chêne. Bon, il y a des jours où l’énergie est plus ou moins au rendez-vous. Mais, de façon générale, je me sens totalement en contrôle de la situation. Vous ai-je raconté tout ce que j’ai accompli depuis septembre 2017 ? Pas que je veux me vanter, mais si, un peu quand même. Donc, septembre 2017, les premiers symptômes de chéri sont apparus : une première visite à l’hôpital que nous ne prenions pas tant au sérieux. Résultat ? Une pancréatite. J’en avais fait un article, car en fin de compte, je ne trouvais pas le diagnostic tellement drôle. Toujours souffrant après deux semaines, une deuxième visite venait chambouler nos vies à jamais. Quand je dis, nous, je parle bien évidemment de lui, de moi, des enfants et de tous ceux qui l’entourent et qui l’aiment. Dès les premiers jours d’octobre, ça s’est mis à déraper cruellement. En ce qui me concerne, j’ai gardé le contrôle. Bien sûr, j’ai braillé, j’ai eu incroyablement peur, j’ai désespéré, je me suis brisée en morceaux. En même temps, j’ai aussi fait tout le contraire de cela : j’ai continué à rire avec chéri. J’ai gardé mon courage, mais force est d’admettre qu’il en avait plus que moi. J’ai espéré très fort un miracle. J’ai ramassé les morceaux et j’ai organisé notre mariage à la vitesse grand V. Sans vouloir offusquer les mariés qui liront ce billet, c’est le plus beau auquel j’ai assisté. Je dirais, le plus touchant, du moins. J’ai déguisé les enfants et nous avons passé l’Halloween tous ensemble. On a marché très tranquillement, histoire que papa arrive à nous suivre. J’ai monté le sapin, reçu la famille et continué d’espérer pendant que chéri se reposait dans la chambre et était incapable de manger la tourtière. À ce moment-là, il savait que ça allait être son dernier repas traditionnel de Noël, mais il n’a pas pu en profiter. De mon côté, je continuais d’espérer. J’étais en contrôle, rappelons-le. Puis, entre les traitements de chimio, se sont succédé les visites à l’urgence. Début janvier 2018, plus rien n’allait.

La fin, tout le monde la connaît. Même ceux qui ne la connaissaient pas avant de lire ce billet, car à ce stade-ci, vous avez compris que mon amoureux n’a pas eu gain de cause sur le cancer. Ça été fulgurant. Le 26 janvier 2018, il a rendu son dernier souffle. Et moi, comme si j’avais à cet instant précis pris la plus grande inspiration de ma vie, j’expire toujours bien lentement, tout en contrôle. Je peux même me targuer d’avoir organisé les plus belles funérailles, portée par l’immense vague d’amour de tous ces gens qui se sont déplacés cette journée-là. J’ai encore les poumons bien emplis d’air, je ne me sens même pas à bout de souffle. Récemment, j’ai même eu droit à une deuxième grande bouffée d’air à l’occasion d’un BBQ hommage où plus de 60 amis, amies et membres de la famille sont venus saluer l’arbre Max. Depuis deux semaines, une hydrangée « Phantom » grandit des cendres de chéri dans notre jardin. Quand je sentirai que je suis en train de perdre le contrôle, j’irai m’y ressourcer.

Peut-on survivre à un deuil ?


Mais, ce self-control est-il annonciateur d’une chute à prévoir ? Peut-on passer à travers un deuil, une dure épreuve sans courber l’échine ? Oh, je suis loin d’être parfaite ! Je trinque un peu trop, je ne bouge pas assez, je néglige certains aspects de mon travail (comme ce blogue) et je pleure. Parfois. Parce que pleurer est une nécessité. Peut-être mes larmes sont-elles salvatrices ? Peut-être pas. La suite, je l’appréhende un peu. Le 16 octobre, nous irons boucler la boucle, d’une certaine manière. On mettra mon amoureux en terre, le jour de son quarante-deuxième anniversaire de naissance. Le grand paradoxe : être enterré le jour même de sa fête. Ça sonne faux. Il faut croire que toutes les mélodies ne sont pas si mélodieuses. D’ailleurs, quand je pense au temps des fêtes qui s’amènera en décembre, je pense à la musique de cette période que nous aimions tant écouter. Ce sera un premier Noël sans lui. Sans sa joie de célébrer la Nativité et la Nouvelle année. Sans nos cafés Bailey’s les matins des fêtes. Ça va être dur. Mais, je garderai le contrôle, promis. Même si je me donne toute la liberté d’être nostalgique. Parce qu’être en contrôle, c’est aussi accepter ses moments de faiblesse. L’idée n’est pas de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Chacun absorbe les épreuves à sa façon. Suffit de s’écouter. Suffit d’accepter qu’on ne soit pas en contrôle ou qu’on le soit et d’en faire quelque chose de grand.

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Nelson Mandela a dit : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends ». Cette année, au-delà de la perte immense, je n’ai rien perdu. J’ai gagné en amitiés sincères, j’ai appris ceci à propos de moi : je sais me tenir debout et je peux être en contrôle.

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Commentaires 4

  1. Peut-on vraiment être en contrôle…je me suis souvent posée la question… ce sentiment d’être à la hauteur pour continuer à fonctionner surtout après une dure épreuve… je n’ai pas de réponse mais plutôt un sentiment certain, même s’il est gros comme une tête d’épingle, de quelque chose qui sait et qui agit… tout le temps et merveilleusement!
    Merci Nancy pour cette belle connexion 🙂
    Je te salue avec beaucoup de reconnaissance!

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