Expression du jour: prendre le temps

Nancy Therrien Le kamasutra des mots Leave a Comment

Quand sonne le glas du temps, le reste devient superflu

Ça fait un bout de temps que je veux vous parler de l’expression « prendre le temps », mais voyez-vous, je n’ai pas pris le temps de le faire avant. Il faut dire qu’il s’en est passé des choses au cours des derniers mois. Entre mon premier billet dans « Le kamasutra des mots » et celui-ci, il y a eu le décès de mon conjoint. Mais, ce n’est pas vraiment de sa mort dont je veux vous parler. Enfin, oui. Je veux dire, je ne sais pas vraiment. Je ne sais plus.

Il y a un bon moment déjà que j’avais noté « prendre le temps » sur ma liste des expressions à traiter. Ce sont les gens autour de moi qui m’ont insufflé l’inspiration pour ce billet. J’avais envie de dire à quel point j’ai trouvé touchant de voir les meilleurs amis de mon mari (Oui, oui, on est devenu mari et femme dans l’intervalle), prendre le temps de passer du temps avec lui. Le jour où « Monsieur, vous avez un cancer du pancréas de stade 4, vous en avez pour moins d’un an » est tombé, ça été le choc. C’était à peine quelques jours après mon billet sur l’expression « abus d’alcool » alors qu’à ce moment-là, on était loin de se douter de la fatalité de la suite.

Le premier à avoir exprimé son désir — voire imposé son désir (pis c’est ben correct) — de prendre le temps avec son chum, ça été le grand. Deux heures après avoir appris la terrible nouvelle, il a rappliqué : « À partir de maintenant, je viendrai tous les mercredis chez vous pour faire le souper. Et, chaque dimanche, je viendrai prendre mon café. Si entre cela vous avez besoin de moi, je serai toujours disponible. Si vous me trouvez fatigant, je m’en sacre ! ».    

A suivi son autre grand chum, l’homonyme de mon mari (ça me fait toujours drôle d’écrire ça). Lui, ses visites étaient moins calculées, mais elles étaient aussi plus fréquentes qu’avant la maladie. C’est normal, quand tout roule à fond de train et que la vie suit une trajectoire linéaire, on prend moins le temps de se voir. Quand ça se met à partir en couille, on appuie sur le bouton panique et on prend tout ce qui passe. Parfois, tout ce qui passe, ce ne sont que des miettes tellement le temps est compté. Mais ça, tant qu’on n’a pas le nez complètement enfoncé dans l’odeur nauséabonde de merde du drame, on ne le réalise pas complètement. C’est un peu comme la maladie : tant qu’elle n’est pas déclarée, elle se fait toute petite, si bien qu’on ne la remarque pas. Puis, bang ! un jour elle fesse dans le fond du gant comme une balle court-circuitée. Le temps c’est pareil : quand on voudrait qu’il s’arrête, il se met cruellement à filer. Le salaud.

Même les vieux amis du collège de mon amoureux avaient entrepris de narguer le temps. Sa belle petite gang multipliait les occasions de le voir, mais ça devenait de plus en plus difficile pour lui. La maladie ne prenait pas son temps pour faire les ravages dont elle semblait se délecter. Elle entendait parler d’un événement à venir et boum ! elle prenait un malin plaisir à s’intensifier. Elle s’est montrée relativement clémente le jour de notre mariage. J’aurais presque envie de la remercier, mais je refuse de m’incliner devant cette chienne de maladie.

Inutile de vous dire que sa famille a, elle aussi, sauté sur toutes les occasions pour voir leur fils, leur frère, leur beau-frère, leur filleul le plus souvent possible. C’est de même. La vie est de même. L’humain est ainsi fait. On est plutôt individualiste au quotidien. On fait notre petit bonhomme de chemin et on se voit de temps en temps, mais sans plus. On s’appelle rarement. On s’invite quasiment jamais. En fait, on dirait qu’on le fait moins avec la famille, plus avec les amis. Puis, un jour, quand on apprend que le décompte est amorcé, on essaie de rattraper le temps perdu. Comme disait Barbara : « Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère, que tout le temps perdu, ne se rattrape plus ».

Quatorze jours avant d’aller rejoindre les étoiles, mon amoureux a posté ceci sur son mur Facebook :

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Ça fait réfléchir. Ça crève aussi le coeur. Ça me laisse un goût amer, comme si mon amoureux a emporté avec lui, des regrets. Je porte aussi les miens. D’un côté comme de l’autre, on a regretté d’avoir négligé de prendre le temps. Prendre le temps de prendre soin de soi (et de l’autre), prendre le temps de dire je t’aime, prendre le temps pour une accolade, prendre le temps de rire, prendre le temps de se voir (et de se regarder vraiment), prendre le temps de s’écouter (et, surtout, de s’entendre).

Prendre le temps de vivre…

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